Le jeu concours de l'été a commencé !
Publié par Bruno dans Tendances le 21/07/2026 à 15:39
Si vous avez vu L'Aile ou la Cuisse (1976), vous connaissez Jacques Tricatel — le grand méchant industriel joué par Louis de Funès face à Coluche, celui que le film présente comme « l'empereur de la cuisine industrielle, le Napoléon du prêt-à-manger », fabricant de produits alimentaires absolument immangeables. Ce que le film ne dit pas explicitement, c'est que Tricatel a un modèle réel. Il s'appelait Jacques Borel, et contrairement à Tricatel, il n'a jamais été un simple industriel de l'agroalimentaire : il a littéralement inventé la restauration rapide en France, avant même que McDonald's y pose un premier restaurant.
Son histoire est un cas d'école presque trop parfait pour le débat qu'on ouvrait déjà avec notre article sur l'innovation en restauration rapide : l'innovation qui vient du haut, portée par un industriel visionnaire, peut-elle réussir là où l'innovation qui vient du bas — celle du jambon-beurre inventé par des ouvriers parisiens — a fini par s'imposer durablement ?
Jacques Borel est né le 9 avril 1927 à Paris. Diplômé HEC en 1950, il fait ses classes chez IBM — où son père dirige déjà la filiale française — avant de se lancer dans la restauration avec une énergie entrepreneuriale rare.
Le 31 mai 1961, il ouvre rue du 4-Septembre, dans le 2e arrondissement de Paris, le premier restaurant de hamburgers de France : une franchise de l'enseigne britannique Wimpy. À l'époque, la seule concurrence sur ce segment, ce sont les sandwichs de porc froid servis dans les bars. McDonald's, lui, n'arrivera en France qu'en 1972 — Jacques Borel a onze ans d'avance.
Mais le hamburger n'est qu'un début. L'homme multiplie les créations :
Le libre-service, la fiche technique produit, la centrale d'achat en restauration : une bonne partie du vocabulaire encore utilisé aujourd'hui dans le secteur lui doit quelque chose.
Et c'est là que l'histoire bascule. Les restoroutes de Jacques Borel, pensés pour répondre à une clientèle pressée, finissent par sacrifier la qualité des aliments servis sur l'autel de la vitesse. Le succès s'étiole, l'image se dégrade, et le grand public retient surtout la déception dans l'assiette.
Coluche, remarquant la proximité phonétique entre "Borel" et "Brel", ira jusqu'à le brocarder en scène. Eddy Mitchell chantera, à propos d'un de ses établissements, que l'endroit fait plus de dégâts qu'une guerre. La presse régionale titrera plus tard, sans détour : « la malbouffe, c'était lui. » Le contraste est brutal : l'homme qui a inventé une bonne partie de l'infrastructure moderne de la restauration française devient, dans la mémoire collective, le symbole de tout ce qu'elle a de pire.
C'est très exactement le mécanisme que documentait déjà notre article sur les nouveaux concepts de restauration rapide : l'innovation en restauration se juge sur sa forme (rapide = suspect) plutôt que sur son fond (la qualité réelle de ce qui est servi). Jacques Borel en a payé le prix bien avant que le débat ne redevienne d'actualité avec le burger mouillé de Slak ou le smash burger.
Il y a une leçon simple, et elle traverse plus de soixante ans sans prendre une ride : la vitesse de service et la qualité de l'assiette ne sont pas des ennemies structurelles, mais elles le deviennent dès l'instant où l'une est sacrifiée pour l'autre. Jacques Borel a gagné sur presque tous les tableaux qu'il a ouverts — le Ticket Restaurant existe toujours, le libre-service est la norme, les restoroutes ont simplement changé de nom (Autogrill et consorts) — sauf sur celui où la promesse de rapidité a fini par rimer avec compromis sur le contenu de l'assiette.
Pour un restaurateur qui pense aujourd'hui son offre de vente à emporter ou de restauration rapide, l'enseignement reste identique à celui qu'on retrouve dans notre étude sur la crise de la restauration 2024-2025 : la vitesse est un argument commercial, jamais une excuse.
Jacques Borel, contrairement au personnage de Tricatel qui l'a caricaturé, est toujours cité aujourd'hui comme un bâtisseur du secteur — la Légion d'honneur lui a d'ailleurs été remise en 2008. Mais son surnom populaire, lui, n'a jamais totalement effacé l'autre. Les deux cohabitent, et c'est peut-être ça, la vraie leçon : en restauration, on ne choisit pas totalement l'histoire qu'on laisse derrière soi.
Jacques Borel a-t-il vraiment inspiré le personnage de Tricatel dans L'Aile ou la Cuisse ? Oui. Le film de Claude Zidi (1976) met en scène Jacques Tricatel, présenté comme « l'empereur de la cuisine industrielle, le Napoléon du prêt-à-manger » — une formule directement inspirée du surnom réel de Jacques Borel, qui avait justement introduit le fast-food en France quelques années plus tôt.
Jacques Borel a-t-il vraiment inventé le Ticket Restaurant ? Oui, il en est à l'origine en France, en s'inspirant d'un dispositif découvert au Royaume-Uni. La date exacte de lancement varie selon les sources (1962 ou 1963), mais le principe est reconnu fiscalement par l'État français en 1967.
Le premier restaurant de hamburgers en France, c'était lui ? Oui, le 31 mai 1961, rue du 4-Septembre à Paris, sous franchise de l'enseigne britannique Wimpy — onze ans avant l'arrivée de McDonald's en France en 1972.
Pourquoi Jacques Borel est-il devenu un symbole de la malbouffe ? Ses restoroutes, conçus pour une clientèle pressée sur autoroute, ont vu leur qualité se dégrader avec le temps, ce qui a nourri une réputation négative largement relayée par la culture populaire de l'époque (Coluche, Eddy Mitchell), au point d'éclipser dans la mémoire collective ses autres apports au secteur.
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